PIERRE PRÉCIEUX & QUARTZARCATE

Sous la saisonnière crème épaisse et blanche qui la recouvre, la montagne marbrée possède un coeur fondant qui regorge de merveilles. Il faut souffrir la douche glaciale d’une cascade pour y pénétrer, car elle en est le rideau théâtral, l’accès principal, et aussi le beaume à panser les fissures. Tu viendras te promener et te perdre à mille lieues de l’oubliable, zigomarde, zigomard, quand tu sauras les trésors que renferme sa plus secrète caverne. Frappe-toi le front, signal de lume en cours, et cavale à tâtons jusqu’à trébucher sur le nuage accueillant du bouche-à-oreilles. Cric crac ?

Plic

IL était une fois une plume magique et un petit pot d’encre de perles rares qui avaient le pouvoir de suspendre le temps. Mais dès lors qu’une main voulait les apprivoiser, écrire son histoire sur le parchemin, une à une les lettres des mots s’effaçaient à la moindre virgule, au moindre point, et refusaient espaces comme majuscules. On supprima un temps la ponctuation, on pensait bien faire, la page était si jolie, si brillante, cependant on dut renoncer car le sens se noyait. On n’y comprenait plus rien et personne ne réussissait vraiment à lire.

UN matin qu’un prétendant au récit s’évertuait à composer péniblement une phrase, tirant la langue et crispant les sourcils, un étrange ménate à monocle se posa sur le pupitre et lut la phrase, au bout de laquelle la plume venait de poser un malheureux point surpris. Le ménate réussit néanmoins à la retenir avant qu’elle ne disparaisse et la répéta. C’est épatant, pensa le prétendant. Trempant une nouvelle fois la plume magique dans le petit pot d’encre de perles rares, il inscrivit une seconde phrase. Le ménate à monocle la lut également. Le prétendant s’en assit par terre, tout bouche bée qu’il était. Un oiseau qui sait lire et qui se souvient ! Ensuite notre gribouilleur se releva et s’en fut ameuter tout le village. On se réunit autour de la plume et du petit pot d’encre. Sur le pupitre le ménate était toujours là. On attendit en silence. Rien ne se passa. Le prétendant fit signe qu’il vaudrait peut-être mieux écrire, et comme il mimait ce geste à l’assemblée, le ménate se mit à réciter. Il offrit aussitôt deux phrases, celles-là même que le prétendant avait inscrites avant qu’elles ne s’estompent du parchemin.

PARCE qu’il savait écrire sans répandre trop de fautes, le village nomma notre prétendant Compte-gouttes. On lui confia des dizaines d’histoires que le ménate à monocle apprit. Et chaque soir avant le coucher tous venaient l’écouter. On partagea des rêves, du vécu aussi, on sentait bien que quelque chose était en train de naître. Parfois le prétendant essayait d’imiter le ménate et cela faisait beaucoup rire. Ils s’entendaient parfaitement ces deux-là, une belle complicité les reliait. D’ailleurs le jour où la main de Compte-gouttes renversa le petit pot d’encre de perles rares, ce même jour où sa main cherchait à rattrapper la plume magique emportée par la bise dans le conduit de cheminée, le jour où tout le village vit la plume rejoindre les troupeaux de nuages, ce jour-là le ménate à monocle s’envola. Et le fait est qu’il s’envola pour toujours.

ON dit qu’il quitta le pupitre pour la retrouver. Moi je sais surtout que le prétendant Compte-gouttes avait pas loin de cent années, que cela ressemblait au moment où l’on se quitte pour de bon et que c’est probablement la cause du départ de l’oiseau : passe, passe, passera, quand on est de passage on n’reste pas. On dit encore que les anciens du village vinrent en courant dans la chaumière, d’où la plume magique s’était enfuie. Moi je sais surtout qu’elle avait pris peur et comme la bise était venue, beh elle s’était carapatée vite fait, surfant sur ce vif souffle d’air. On parle aussi d’un petit pot d’encre de perles rares qui fut remis aux enfants du village tant ils pleuraient les départs successifs : du prétendant, de la plume magique, du ménate à monocle, et c’était la fin des histoires, et ouste la sérénité. Moi je sais surtout que le soleil se mit tout d’un coup à briller fort ce jour-là, si fort que les enfants commencèrent à avoir les orteils qui gonflaient dans leurs souliers. Alors ils les retirèrent. Et puis l’herbe semblait si fraîche, enfin, finalement, elle ne l’était pas suffisamment autour des maisonnettes, il n’y avait pas assez d’ombre donc pas assez d’humidité. Par contre, dans le pré là-bas, il y avait une rivière qui filait sous un saule-pleurnicheur. On se hâta d’aller consoler l’arbre et rafraîchir mieux les plantes de pieds.

ON répète partout que c’est dans l’eau de cette rivière que les petits ont voulu laver le petit pot d’encre de perles rares. Ça pour être propre, il en est ressorti tout propre, de la joyeuse rivière, impeccable qu’il était, plus une goutte de… Mince ! Mais alors ? Oui, c’est parfaitement vrai, de l’encre précieuse il ne restait plus une seule goutte. Remarquez je l’ai toujours trouvée bizarre, moi, l’eau de cette rivière, …la couleur sans doute. Et puis, entre nous, ce que je sais de cette prétendue histoire du prétendant Compte-gouttes, c’est surtout, beh, ce qu’on m’en a raconté. Vous voulez une preuve, une preuve irréfutable que ce que je raconte m’a été tel quel raconté ? Voilà, je vous l’avoue tout net : je connais sur le bout des doigts les deux phrases du prétendant, oui, oui, celles qu’ils avait écrites au début de l’histoire puis qui se sont effacées : « il était une fois une plume magique et un petit pot d’encre de perles rares qui avaient le pouvoir de suspendre le temps. Mais dès lors qu’une main voulait les apprivoiser, écrire son histoire sur le parchemin, une à une les lettres des mots s’effaçaient à la moindre virgule, au moindre point, et refusaient espaces comme majuscules ».

Ploc.

Est-ce conter la belle aventure par amour escompter qu’elle sera colportée en retour ? Rencontres sur terre, ou dans l’air du temps compactdisqué, trésors recueillis sur pages à dévorer. Immense richesse, festin gigantesque, sauf qu’il faudra s’entraîner un brin à scander, mieux, à ressentir, mieux encore, à partager, puis souffler et souffler si fort à en devenir si rêveur bavard, si fileuse de toiles, qu’un sortilège d’émerveillement atteindra quiconque écoute. Ça tambourinera sous sa coquille, éclosion d’étoiles minuscules en orbites, l’attention à son comble jusqu’au souffle coupé.

Charmant charmeur, sa couleur vocale est le tendre gris-paris. Il fréquentait la Rue Broca. Ses sourires et pépiements, sous-entendus et étonnements, pétillent comme des bulles de champagne, ultra-vitaminés d’un bout à l’autre de ses histoires. En plus de La Sorcière du Placard Au Balai, se régaler d’une tartine de La Fée du Robinet. Choyer l’enfant en soi et déployer ses grandes ailes au vent des récits, la requinque des pommettes assurée minute après minute ! Éternels remerciements à Pierre Gripari. My precious !

Et dire que l’addiction m’avait repris, un jour qu’il faisait nuit, comme je savourais sereinement un Loukoum à la pistache, les ouïes pataugeant avec candeur et les volets à oeil badigeonnés de poudre de Quartz. L’âme-mie qui me le conta plus tard me porta une cassette renfermant un ruban d’or, Les Fils du Vent, dont j’ai pu découvrir les secrets. Un soir nous nous sommes rendues dans un petit restaurant moldu écouter une grande et douce Fée. À toi, ma soeur aux miroitants a-capella, je glisse une dédicace rouge-piments mighty pour m’avoir offert l’un des plus beaux contes de Catherine Zarcate. À vous Dame-Fée, j’envoie un bouquet de coucous, ceux que je cueillais… dans le temps.

Je replie le Conte-gouttes façon origami, le range soigneusement dans ma poche, ce n’est qu’une esquisse timide, probablement maladroite, des sourires que je tends aux Conteuses et Conteurs d’autrefois, d’aujourd’hui, et d’au-delà.

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2 réflexions sur “PIERRE PRÉCIEUX & QUARTZARCATE

  1. Anne dit :

    Tu es Shéhérazade.
    Dans mon iPhone, j’écoute souvent Jean-Claude Carrière qui raconte le Mahâbhârata… je suis perdue parmi tous les personnages, un peu comme dans « 100 ans de solitude », mais bercée, si joliment, comme par ton histoire aujourd’hui.
    Et bien donc cet homme dit qu’une légende voudrait qu’à écouter des histoires et à fortiori à les raconter, on devient meilleur.
    Tu me rends meilleure… Sûr que je la raconterai à mon tour aux oreilles attentives. Mais moins bien que toi😉
    Je t’embrasse et te remercie.
    Anne

    • ZigomaD dit :

      Trinquons d’une zigorasade ; )Merci pour ce conte et ce conteur que je ne tarderai pas à découvrir.

      note : mon petit conte-gouttes est paré pour le voyage, fais en beaume usage.

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