LE LOTUS VOLANT

Parce qu’il vous tombe parfois un piano sur la tête et que ce jour-là votre mâchoire ressemble à une imprimante sans ramette. Parce qu’il y a çà et là entre les textes, matière à remodeler la langue, à en jouer tout en déjouant ses nombreux pièges, et surtout à ne pas négliger de toujours la tourner sept fois dans sa bouche. Oui, Boris m’est tombé dessus un jour qu’il faisait gris bizarre. J’avais lu avec attention l’Écume des Jours, n’y avais rien compris sinon la triste histoire, et ainsi passé une belle demi-heure à expliquer à ma professeure de français et aux yeux endormis des autres élèves de ma classe à quel point certains passages n’avaient pas de sens.

Je tins fermement mes positions, sans rougir ni bredouiller, sans m’étonner ni rugir, répondant simplement aux questions en toute bonne foi. J’obtins un 16/20 et dès lors le monde bascula comme dans les Chroniques Martiennes, nouvelles que je n’allais pas tarder à découvrir. J’avais à peine rejoint la cour et la proche sortie que mes pas vinrent remuer mes méninges :

_ Qu’est-ce que tu as dit tout à l’heure ?

_ Elle n’a pas compris les machins dans le bouquin.

_ Passage inutile, la poêle à frire qu’on huile et qu’on range juste après ?

_ Cela semble pourtant clair, limpide, même à deux pieds comme nous. Elle, elle ne capte pas !

Mon pied gauche, toujours prêt à me porter chance, s’indigna :

_ Imagine le pas-monde, enfin pas ce monde-là, en fait si, celui-là, mais différent, une autre perspective en somme. Bon sang, sors de ta coquille !!!

_ Hein ?, m’enquis-je

_ Écume, écope, comme tu veux mais…

Voilà, ça y était, le doute semé s’enracinait. Lotus volant en papier mâché il tourbillonnait souvent dans les airs avant de venir me cueillir ras-les-chaussettes. Bam, bam, bam, fit mon palpitant. Je décollai et perdis pied, alors mes mains m’observèrent timidement. Elles caressèrent la couverture du livre et je n’avais jamais senti un tel choc sourd, calme et profond. Mon cerveau s’allumait plus grand. Il y avait un truc, un bidule, un machin, pas facile à cerner mais bien présent. Il y avait des livres pas comme les autres parce qu’il y avait des auteurs pas comme les gens. Il y avait un échange immense, des rêveries insondables, et des pensées fortes comme des pierres, des montagnes, des océans, des rayons de lune ou de soleil, oui il y avait un univers extraordinaire où l’on pouvait mâchouiller des portes, courir sur l’eau, roupiller sur des nuages, se transformer en Terrot, projeter des mots et les entendre vous répondre, bâtir des villes en guimauve et les incendier de flegme, inventer des phrases, discourir avec quelqu’un de bien.

J’ai d’abord fredonné la Complainte du Progrès à mes jacassants souliers, plus tard l’ai entonné à deux jolies petites fées, et aujourd’hui encore je savoure et accompagne le timbre anxieux à la roucoulante luette. De cette belle grande douce-furieuse plume que maniait monsieur Boris Vian je fis le gouvernail de mon lotus volant, puis m’élançai à nouveau dans mon tendre pré vert en l’emportant au creux de mes ailes engluées. Ô carafe fissurée mia, Paroles, Arbres, tourniquette à faire la vinaigrette et nénuphar font excellent ménage. Pensez donc si j’me suis mise direct à la colle avec eux. À plein tube ! Mes déroutants, mes dérailleurs, mes antidotes, mes empoigneurs de stylo, estourbisseurs de calepins, enfourcheurs de vélocité créative, étoiles à jugeote, divins poètes, mon coeur gigote entre vos lettres enflammées, engagées, enragées, enchantées, et je supplie la mémoire de me donner une barrette magique.

Et ne plus jamais vous quitter des cils.


L’Écume des Jours, roman citrique, et La Complainte du Progrès, épatante chanson, ont pour détonateur commun l’incroyable Boris Vian

Paroles et Arbres sont deux recueils sucrés-salés à déguster jusqu’à extinction des mirettes, leur source l’invincible Jacques Prévert

Chroniques Martiennes sont les fruits étranges et succulents de Ray Bradbury, un autre super-héros au pouvoir jamais moisi

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