FREIN MOTEUR

Le levier de vitesse s’est volatilisé juste après l’avoir serré un dernier coup, sec. Une explosion sourde. Le temps qui s’arrête. Le tracé a ralenti, brutalement, puis s’est interrompu, complètement. Le mécanisme est cassé. Il n’y a plus d’énergie dans le moteur, l’huile de coude s’est évaporée. Vide, insipide, sans fluide, avant de frôler la fissure, la plume est retombée doucement aux côtés de la page, sur le plan de travail.

Où donc est passée la pâte à mots? Qu’importe. Mes doigts engourdis et endormis ne sauraient plus la modeler. Il y a quelque chose de brisé, quelque chose comme une boîte à musique. Plus rien n’entre ni ne sort dans ce drôle d’engin de carafe. Dormir. Doooormmmmir. Un cocon, vite, je sens venir une autre voie, une transformation, un changement. Elle ne me pousse plus, elle me tire en travers. J’ai de doutes attrapé une muse à mijoter.

Elle a toute l’éternité à offrir, et des couleurs qui se fanent, et des contours qui se perdent, et, plus profondément encore, un épais silence lourd comme une montagne sous un manteau de neige, et écrasant, comme une chape de soleil plombant le sable du désert. Je sors mon bouclier de patience et range en tremblotant mon arbalète impatiente. Je ne sais pas manier l’épée. Je n’ai pas d’armure ni de heaume.

Au point mort. La plume a déraillé. La veine se dessèche. Un poisson hors de l’eau, un oiseau sans air, pourtant une mélodie sans note qui trotterait quelque part. Pourquoi ces pages, face à tant d’autres lues et admirées, pourquoi essayer là oú d’autres mains ont si bien réussi, pourquoi remettre ses idées sur le métier à conter?

À tout cela je n’ai pas de réponse. Mais en faut-il une, vraiment? Je suis comme je suis, je suis faite comme ça, monsieur Prévert, et ce nénuphar qui m’étouffe en poussant, monsieur Vian, si seulement j’étais mémé Ciredutemps ou Rincevent, monsieur Pratchett. Et de vous trois je peux dire maîtres-rêveurs, maîtres-panseurs, pourtant nous ne partageons pas un genre, juste une façon de respirer et de ressentir : scritch scritch, observation, scritch scritch, étonnement, scritch scritch, petits mots glissés à qui voudra bien les lire.

Je n’ai pas perdu confiance, j’ai simplement perdu le fil. La bobine nue chahutée par un souffle de rien, déséquilibrée par des forces contraires. Parce qu’une lume s’est éteinte une autre pourrait naître? Étoile nouvelle, dès que tu le pourras, lance-moi un de tes rayons argentés, le plus frêle, le plus terne peut-être, tant qu’il s’approchera entre limbes de nuages et filaments de rêves, je saurai le trouver, l’appeler, le hâper, le laisser s’enrouler autour de mes phalanges. Et nous tricoterons, velours conserve coton bitume, et nous broderons, sève larme sang encre, et l’alchimie reprendra son cours.

Je tourne la clé, des chants, écoute les autres ronronnements. Puis ferme les yeux, berce l’échine, pose le point.

*

Bonjour chez vous,

ZD

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